50 ans après, la Révolution
suscite enthousiasme et désillusion
C'est là où battait le cœur de la révolution, là où
Fidel Castro déclara il y a 50 ans son triomphe devant une foule en
liesse.
Santiago de Cuba se prépare à fêter jeudi cet événement, avec joie et
espoir, mais aussi désillusion et indifférence.
Dans sa maison ancestrale de cette ville de 500'000 habitants, Dulce
Maria Arranz, avec toute l'autorité de ses 85 ans, lance sans
hésitation: «je n'aime pas le communisme, mais je n'aime pas non plus
les Américains».
Cette retraitée d'une fabrique de caramel, qui touche une pension de
200 pesos par mois (environ 9 dollars), dit avoir soutenu le combat des
«barbus» qui avaient pris le maquis à la fin des années 50 dans les
montagnes de la Sierra Maestra toute proche. Même si elle a été par la
suite expropriée comme tant d'autres.
«On meurt sans rien»
«Je tenais une boutique. Quand Fidel a pris le pouvoir, ils me l'ont
enlevée. Mais jamais je n'ai dit du mal de lui, ni que j'avais été
expropriée. Résultat, on meurt sans rien», dit-elle de sa voix
d'asthmatique, en assurant ne garder aucune rancune.
Elle estime que nombre de ses compatriotes ont oublié la férocité de la
dictature de Batista et les réussites de la Révolution, devenue
marxiste en 1961, en matière d'éducation et de santé.
«Ici viennent s'asseoir des jeunes qui ne parlent que de bêtises, de
musique et de vêtements. Ils ne pensent plus à la révolution», se
plaint-elle en montrant d'une main tremblotante les escaliers de
l'autre côté de sa rue dans le quartier traditionnel de Tivoli.
26 juillet 1953
C'est à Santiago de Cuba, le 26 juillet 1953, que Fidel Castro, son
frère Raul - qui lui a succédé à la tête de l'Etat communiste il y a
deux ans -, et une centaine d'hommes armés, opposés à Batista qui avait
pris le pouvoir par un coup d'Etat un an plus tôt, ont lamentablement
échoué à prendre d'assaut la caserne de Moncada.
Condamné à la prison, puis amnistié et auto-exilé au Mexique, Fidel
Castro a débarqué en décembre 1956 avec 81 hommes, dont Raul et Ernesto
Che Guevara, dans ces régions orientales pour mener une guérilla.
Batista a pris la fuite à l'étranger pendant les fêtes du Nouvel an de
1959 et Fidel Castro a pu proclamer la victoire de la révolution depuis
Santiago de Cuba, avant de se mettre en route pour La Havane, qu'il
rejoindra le 8 janvier.
Sentiments partagés
Cinquante ans plus tard, la Révolution suscite des sentiments partagés
à Santiago comme dans le reste du pays où les conditions de vie sont
difficiles.
Angel Atala, 79 ans, affirme devoir tout à la Révolution: sa vieille
Lada importée de l'ancien allié soviétique et l'éducation de ses
enfants.
Mais Francisco, un camionneur de 46 ans, demande «de quelle Révolution
parle-t-on?» «J'aime notre système politique mais je dois faire des
choses illégales. Les 335 pesos (14 dollars) que je touche de l'Etat ne
me permettent pas de faire vivre trois enfants», assure-t-il.
A la sortie de l'ancien collège des Jésuites où a étudié Fidel Castro,
lui-même originaire de la région orientale de Cuba, une jeune femme de
17 ans, des mèches rouges dans les cheveux, assure que les «temps ont
changé» et que l'«on doit faire aussi des changements».
«Ici, tout est contrôlé. Moi, je veux la liberté, un avenir et que mes
enfants ne passent pas autant de temps à travailler pour manger»,
assure Joaquin Beltran, 21 ans, qui rêve d'aller un jour en Italie.
Exilés cubains
Dans une pièce meublée pauvrement, où trône un arbre de Noël, une image
de saint Lazare, et un téléviseur envoyé par un neveu de Miami, où se
sont exilés de nombreux Cubains, Dulce Maria dit qu'elle va malgré tout
se rendre jeudi au Parc Cespedes pour les festivités en présence de
Raul Castro, 77 ans, mais, note-t-elle, «sans Fidel malade» et âgé de
82 ans.
«Certains aiment Fidel, d'autres non (...) Mais tout le monde doit
mourir un jour, la vieillesse, ça ne pardonne pas».