|
|
|
Les triploïdes de Noël
Au départ, c'était juste de la curiosité, peut-être
une vague inquiétude, un soupçon de gourmandise. Mais on aurait dû se douter
que le numéro de "Spécial investigation" consacré, lundi 12 décembre,
sur Canal+, aux "secrets des tables de Noël" nous emmènerait là où
l'on n'avait pas forcément envie d'aller : dans les usines à huîtres alors
qu'une visite aux parcs aurait suffi, dans les usines à foies gras là où
l'élevage en plein air eût été préférable, dans les usines à chocolats quand le
bon goût aurait imposé d'en rester à l'artisanat.
A en croire l'enquête de Marion Vaqué-Marti, si
les mets des réveillons de fin d'année ont perdu en qualité, c'est à cause des
consommateurs qui voudraient manger comme si c'était tous les jours fête. A
force de chercher midi à 14 heures, d'exiger le soleil en hiver et de vouloir
le foie gras au prix du pâté, voilà ce qui arrive
Mais procédons par ordre : en entrée, les
huîtres. Pas la peine de s'attarder sur les paysages bretons, les bestioles
naissent désormais en laboratoire grâce à "200 étalons marqués par des
puces électroniques" loués 2 000 euros la journée par l'Ifremer, qui a
créé ces huîtres génétiquement modifiées et nourries au plancton-éprouvette.
Leur nom commence comme une bonne note chez Moody's et finit comme une série B
de science-fiction : "triploïdes", mais elles sont consommables toute
l'année. Ce qui ne provoque chez Alain Dutournier, grand chef du restaurant
Carré des feuillants, à Paris, qu'une moue dégoûtée : "On est partis dans
un délire, c'est le Nespresso de l'huître." Ah oui, tiens, des huîtres en
capsule, on n'aurait même plus besoin de les ouvrir...
Quand arrive le foie gras, c'est fatal, il faut
qu'on se retrouve nez à bec avec des canards encagés dans un obscur bâtiment où
une éleveuse, qui a pourtant un bel accent d'origine contrôlée, les gave au
pistolet. C'est dans un autre Sud-Ouest, celui de l'Espagne, que l'on
rencontre, enfin, des oies heureuses, au grand air. Mais leurs foies sont
réservés aux grands restaurants new-yorkais pour 300 euros le kilo quand nos
canards en batterie finissent dans des "blocs" qui ne valent pas
tripette, 30 à 40 euros le kilo.
Envie de se venger sur les chocolats ? Hélas,
depuis que la Commission européenne a mis son nez dans leur composition,
l'huile de palme a été autorisée. "Pourquoi pas de l'huile de vidange
?", s'insurge un chocolatier.
Reste le champagne. Mais là encore, l'AOC
définie en 1926 n'est plus une garantie de qualité. Quelques-uns des 35 000
hectares classés sont désormais cultivés à l'aide d'engrais chimiques. Il faut
se courber dans les vignes pour rencontrer deux microbiologistes auscultant la
terre avec autant de soins qu'ils mettraient au chevet d'un enfant fébrile. Le
vigneron qu'ils conseillent met deux fois plus de temps que certains de ses
confrères pour produire son champagne... vendu en moyenne 75 euros la
bouteille.
Rassasiée d'informations, saoulée de
statistiques, on a aussi acquis une nouvelle certitude : triploïdes à Noël,
Pâques à l'huile de palme.
|
|
|